Le Chat du rabbin

« […] deux grosses soucoupes vertes à la place des yeux. »
vendredi 22 novembre 2019
par  Michel Bovani
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La série en bandes dessinées le Chat du rabbin est un objet tout à la fois graphique et littéraire que je n’ai découvert que récemment. Immédiatement séduit, j’ai donc eu envie de partager l’émotion ressentie. Neuf albums à ce jour nous racontent les aventures d’un chat, d’un rabbin et de ses proches. Dès le premier tome, la Bar-Mitsva paru en 2002, quelques-uns des principaux personnages apparaissent : le chat et le rabbin, bien sûr, Zlabya, la fille du rabbin et le rabbin du rabbin (qu’il est bête celui-là !), notamment. D’autres personnages viendront au fil des albums suivants. Le chat est le narrateur principal, présent dans la plupart des cases ; le récitatif lui revient le plus souvent. En plus de parler au lecteur, il arrive que le chat parle aux autres personnages au gré d’un don de parole qui lui est donné ou repris selon les circonstances. Il parle de tout et de rien, de sa vie, de la vie, de son amour pour Zlabya et bien sûr de religion, c’est normal pour le chat d’un rabbin. Bref, vous l’avez compris, ce chat est un chat humaniste et philosophe. Il n’en est pas moins attachant et s’il n’a pas de nom, il a du moins un modèle : Imhotep, le chat de l’auteur, mort en 2018.

L’auteur, Joann Sfar, est très présent sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse de Facebook, de Twitter ou d’Instagram, où il s’exprime finalement dans les mêmes registres que le chat du rabbin. En réalité, le chat du rabbin, c’est lui ; on l’a bien compris, il y a du Flaubert dans ce Sfar-là.

Joann Sfar est un auteur prolifique ; il écrit des livres avec des textes, des illustrations, des dessins, en proportions variables. Cela va du roman plus ou moins autobiographique, le Niçois, histoire presque vraie d’un ancien maire de Nice nommé Jacques Merenda, à la bande dessinée qui nous occupe aujourd’hui en passant par des textes manuscrits illustrés comme le très sympathique Si j’étais une femme, je m’épouserais.

Si j’étais une femme, je m’épouserais — Planches 24 & 25
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Il est traditionnel, dans le domaine de la bande dessinée de séparer les fonctions de dessinateur et de scénariste. Joann Sfar fait partie des auteurs qui endossent volontiers les deux rôles, sinon systématiquement, du moins le plus souvent : c’est notamment le cas pour le Chat du rabbin (les couleurs sont confiées à Brigitte Findakly).

Du côté du scénario, on trouve des histoires bien ficelées dont la trame est des plus solides, même si elle peut parfois paraître relâchée. Le texte et l’image interagissent très souvent en contrepoint, une technique où l’auteur est passé maître. Finalement, si ces albums devaient être rattachés à un genre littéraire, ça serait davantage au conte philosophique qu’au roman d’aventures. L’emploi systématique des digressions fait penser à Jacques le fataliste et me ferait dire également qu’il y a du Diderot chez ce Sfar-là. Un peu de Voltaire aussi et un zeste de Montesquieu.

La répartition des cases dans les planches, ce que dans le jargon on nomme les gaufriers commence à évoluer à partir du quatrième album. On passe alors d’une structure répétitive où chaque planche contient trois bandes de deux cases à une organisation moins régulière dans laquelle la forme et l’emplacement des cases se met davantage au service du récit.

Album nº 1 — Planches 8-9
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Album nº 9 — Planches 24-25
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Pour le reste, il me semble que le dessin, parfaitement maîtrisé dès le premier album, évolue peu par la suite. On note en particulier un traitement minimaliste de la perspective, un certain abandon du trait, une accumulation des plans où parfois la fougue de l’action prend subitement le dessus ; en trois mots, c’est magnifique. Dans les scènes nocturnes, l’apparence démesurée et inégale des ombres semble être là uniquement pour narguer Tintin.

Album nº 9 — Planches 34-35
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Et avec tout cela, je n’ai pas parlé des bulles. Que dire ? C’est en bas de casse, écrit avec une belle écriture, tout à la fois soignée, désinvolte et personnelle. Tout cela est de plus en plus rare. Saluons-le.


Liste des albums parus

  1. La Bar-Mitsva (2002) ;
  2. Le Malka des lions (2002) ;
  3. L’Exode (2003) ;
  4. Le Paradis terrestre (2005) ;
  5. Jérusalem d’Afrique (2006) ;
  6. Tu n’auras pas d’autre dieu que moi (2015) ;
  7. La Tour de Bab-El-Oued (2017) ;
  8. Petit Panier aux amandes (2018) ;
  9. La Reine de Shabbat (2019).

Sitographie